La route directe jusqu’aux Acores compte 3000 milles, mais nous en ferons plus de 4000. Cette navigation comporte deux difficultés: le passage de l’équateur et la traversée des alizés de Nord-Est au prés.
En ce moment, le pot au noir s’est décalé vers l’Est, ce qui nous laisse théoriquement un couloir de vent pour atteindre l’équateur avec peu de calmes. Cette fenêtre, quelle aubaine !
Pour tirer le meilleur parti des vents, la stratégie consiste à arrondir au Nord-Ouest vers les Antilles, les Alizés de Nord-Est nous empêchant de faire route directe, puis au niveau des Bermudes, mettre le cap à l’Est sur les Acores.

Le 24 mars 2016, après des adieux déchirants, le courant sortant du Rio Paraiba nous expulse dans l’océan comme un bouchon de champagne. Nous remontons la côte et franchissons l’équateur en moins de 4 jours, soit une moyenne quotidienne de 140 milles. Plutôt un bon départ non ? Nous n’échappons évidemment pas aux violents grains, prix à payer pour changer d’hémisphère. Et oui, nous revoilà dans la partie Nord de la terre ! Le franchissement de cette ligne imaginaire est toujours un moment magique. Il y a beaucoup de navires de pêche et de commerce dans les parages, prudence prudence… Nous prenons également nos distances de sécurité avec l’embouchure de l’Amazone qui rejette dans l’océan de nombreux troncs d’arbre flottants, puis avec la Guyane car la carte avertit le navigateur: « attention, débris de fusées en surface ! »

Le 5ème jour, nous pénétrons dans le système des alizés. Amasia aime les alizés, surtout quand ils soufflent entre 15 et 20 noeuds et sont aussi stables qu’en ce moment. Vent de travers, trinquette, GV à deux ris et artimon haut, ça marche bien. Le bateau avale les milles et la mer est magnifique, c’est parfait.

Le 14ème jour nous doublons les Antilles et continuons notre course folle, avec une 17ème journée à 161 milles ! Une belle performance pour notre bon vieux Gin Fizz. Le vent s’établit progressivement à l’Est ce qui nous permet d’engager un bel arrondi et de faire désormais cap au Nord. À cette hauteur, nous devrions bientôt sortir des alizés et toucher du vent variable d’Ouest. Nous attendons maintenant impatiemment cette bascule pour pouvoir changer de cap et faire route directe vers les Acores. Mais les vent d’Ouest de viennent pas. Pire, de l’Est il refuse au Nord-Est. Pour ne pas finir sur les rives de Canada, nous sommes contraints de tirer des bords au près. Résultat, durant deux jours, nous progressons seulement de 80 milles. 40 milles par jour, quelle baisse de régime ! Ouf, le vent tourne Est-Sud-Est, nous permettant presque une route direct sur les Acores, mais au près. Nos hublots ne sont plus étanches, les joints sont morts. Au près, le bateau enfourne dans chaque vague et c’est à chaque fois de l’eau qui s’invite à l’intérieur. Tout est trempé: habits, sacs de couchage, banquettes, livres. Rien ne peut sécher, l’air est trop humide. Encore 1000 milles, allez les gars, courage, on a déjà fait les trois quarts du chemin !

Le 26ème jour, le baromètre affiche 1000 hPa. Une jolie dépression nous arrive dessus. 35 noeuds au près, vous avez déjà essayé ? C’est sympa (mais juste une fois, pour voir à quoi ça ressemble). Ça monte, 40 noeuds. Nous tentons de faire face aux conditions en envoyant le tourmentin (toute petite voile très solide) à la place de la trinquette et en arisant l’artimon. La GV est bien sûr affalée. Mais la mer est devenue si grosse que chaque vague est un mur qu’il faut escalader et Amasia qui est très peu toilée n’a plus assez de puissance pour franchir ces obstacles.

Dans La longue route, Moitessier explique comment il se met à la cape pour affronter les coups de vent. Nous l’imitons. Tourmentin à contre et barre dessous, puis rapidement à sec de toile. Le remous de dérive de la coque sur l’eau crée une sorte de protection et empêche (un peu) les déferlantes de nous frapper de plein fouet. Amasia est ballotée comme un bouchon, à la merci des éléments, mais tient bon la vague dans sa position de défense. Ça siffle de partout, la mer fume, la mer est blanche, furieuse, un vrai volcan en éruption. Ô que c’est beau, ô que c’est magistral, nous sommes petits, mais humbles et fascinés. C’est la première fois que nous connaissons des conditions aussi violentes et nous restons là, médusés.
Après 10 heures de branlage complet, à trois heures de la nuit, le coup de vent faiblit à 25 noeuds. Nous repartons alors sous trinquette-artimon.

Le soir suivant le vent tombe complètement. D’un extrême à l’autre. Nous passons la nuit au moteur. Au matin le vent se réveille et souffle enfin de l’Ouest, de l’arrière ! Nous hissons le spi que nous avions fait réparer au Brésil (coût: 600 euros), et Amasia fonce à 7 noeuds ! Un répit qui est le bienvenu après 27 jours à la gite. Nous en profitons pour faire un bon déjeuner, suivi d’un tarot dans le carré. Durant la partie, sans crier gare, le vent forcit et soudain… Clac !!!! Le spi qui claque et finit en lambeaux ! Une erreur qui se paye cher. Bref, passons.

Une nouvelle dépression nous arrive dessus, moins violente que la précédente. En fait, nous sommes un peu trop tôt dans la saison et les dépressions qui naissent du côté de Terre-Neuve sont encore nombreuses et se succèdent à intervalle réduit. Nous terminons cette première partie de transat au près, à planter des pieux, mouillés jusqu’à la moelle, les cales pleines d’eau, tout est serpillère. L’humour nous fait tenir bon, de toute façon nous n’avons pas d’autre choix que de tenir bon et d’accepter la situation, si rude soit-elle. Tout est dans le mental.

Lorsque le 32ème jour nous apercevons enfin l’île de Flores, vous pouvez imaginez notre soulagement. Nous accostons à la petite marina de Lajes das Flores, il fait beau, nous étendons tout au soleil et tout va bien. L’équipage du seul autre voilier présent nous accueille d’entrée par un apéro, alors le repos, ça attendra un peu…

Pour résumer cette traversée, nous pourrions dire : un match de boxe épique en 32 rounds.