Au revoir Sainte-Hélène ! 1950 milles nautiques, quelques leçons audio de portugais, un spi en lambeaux et 16 jours plus tard, les hautes tours de Salvador nous apparaissent dans le lointain comme autant de flèches perçant l’aube blafarde.

La ville fait l’angle entre l’océan et la baie de Tous les Saints, notre destination. Ayant visé un peu trop au nord, nous longeons la côte vers le sud, entre les petites barques de pêcheurs, jusqu’à l’entrée de cette baie qu’indique un joli phare. Debout sur le pont, jumelles au cou, nous scrutons ce front de mer dénaturé par l’abondance de gratte-ciel avec le même engouement qu’à chaque arrivée. « On est au Brésil les gars !!! Ouah, t’as vu le clocher d’église là-bas ? Et le nombre de parasols sur la plage ? Et ces vieilles façades colorées sur les hauteurs ? Passe-moi les jumelles, ça doit être la vielle ville, et là-bas on dirait des favelas… »
Le premier contact visuel avec une nouvelle escale a toujours quelque chose de fascinant. Tous lieux, tout inconnus soient-ils, existent néanmoins dans notre imaginaire, grâce à l’image que l’on s’en fait… jusqu’au jour où, voilà, nous y sommes pour de vrai, et l’endroit devient réalité.2016-02-27-IMG_6606

Nous accostons au ponton de la petite marina, au coeur de la ville, en plein tohu-bohu. Parmi les quelques voiliers en escale ici, trois bateaux français. Entre les vedettes à moteur des Brésiliens fortunés et les barques multicolores des pêcheurs, les quelques voiliers qui entourent Amasia sont tous originaires de l’Hexagone: impossible d’échapper à l’apéro de cockpit. Chaque bateau à sa spécialité, ce soir c’est autour du tant apprécié ti’punch que nous nous raconterons des histoires merveilleuses de marins. Nos amis navigateurs n’en reviennent pas que nous fassions le tour du monde en moins de deux ans: certains ont quittés la France il y a vingt-cinq ans, et mènent leur vie de nomade des mers comme bon leur semble. Il y a tant à voir, tant d’escales rêvées, et c’est pour cela que nous repartirons un jour. Notre planète est un terrain d’exploration sans limite. Loups solitaires, jeunes couples dont les enfants malins comme pas deux suivent l’école à distance, ou fringants retraités, tous ont quittés leur vie de sédentaire terrestre pour la grande aventure, que cela soit en CDD, comme nous, ou en CDI, le plus souvent. Avec eux, nous ne formons qu’une seule et grande famille, celle des amoureux de la mer, des passionnés du large, des assoiffées de découvertes, des dévoreurs d’horizons, des chercheurs d’îles au trésor (l’ennui, c’est qu’on en trouve…).2016-03-01-IMG_6723 2016-03-07-IMG_7091

Ensuite, après des flots de paroles et de rhum, c’est le moment réconfortant où l’on s’écroule dans sa couchette, tandisque chantent encore les fatigues de ce mois de navigation depuis Cape Town. Tout s’arrête autour de nous et l’on s’endort, fourbus mais ravis d’être arrivés à bon port, ce port bien abrité où la vague dort aussi. Et parfois, le léger grincement d’une amarre un peu rêche vient nous rappeler, entre deux rêves, que nous sommes sur un bateau.

À l’occasion de cette escale, trois amis (Mylène, Chris et Guy) nous rendent visite, ce qui nous fait à tous le plus grand bien ! Notre joyeuse bande peut maintenant partir à l’assaut de Salvador de Bahia, ancienne capitale du Brésil.

Nous partons sans attendre explorer la vieille ville perchée dans les hauteurs. En prenant un grand ascenseur construit en 1873 (situé à une minute à pied du bateau), nous passons en quelques instants de la cidade baixa (ville basse) à la cidade alta (ville haute). De là-haut, la vue sur le port et la baia de Todos os Santos (baie de Tous les Saints) est imprenable. Nous saluons Amasia avant d’aller nous perdre dans les petites ruelles mal pavées, mais typiquement brésiliennes. Les grandes façades colorées à l’architecture baroque coloniale, mais aussi les palais, couvents, et églises richement ornées d’or et de pierres précieuses ont rendu la ville célèbre. Des vastes places centrales s’articulent mille ruelles comme autant de ruisseaux qui serpentant au gré de la colline. Il faut l’avouer, c’est magnifique, et ce n’est pas étonnant que ce quartier historique soit classé au patrimoine de l’Unesco.

Personne n’aurait un petit creux par hasard ? Siiii !!!!! Répondent-ils tous en coeur… Dans l’une de ces charmantes petites places abritant l’un de ces petits bouibouis, nous découvrons avec appétit la gastronomie locale: un mélange de saveurs africaines, européennes et arabes, comme les acarajés (sorte de pâte fourrée avec de la langoustine fumée), moquecas de poisson, feijoadas, galettes de tapioca, bolinhos de morue… Ça donne faim, non ?

La nuit, nous faisons la tournée des bars à la recherche de la meilleure caipirinha et défoulons nos corps sur les accords de salsa. Au Brésil, la musique est une religion et nombreux sont les croyants ! Quasiment sans interruption, les concerts, les orchestres de rue, et les sonos font péter les décibels. Ce flot sonore débridé donne à la ville une ambiance chaude et festive.

Oui, cette vieille ville à ses charmes, mais mais mais… l’activité touristique telle qu’elle s’y pratique, ce n’est pas vraiment notre dada. Dans le port, deux paquebots de croisière attendent gentiment leur flot de touristes, débarqué quelques heures, juste le temps de s’adonner à quelques visites expéditives, de prendre leur quota de photos et de repartir les bras chargés de souvenirs quelconques. Mais pour les pauvres de la rue, les mendiants, les vendeurs de toc, nous ne formons avec cet élevage industriel de sexagénaires coup-de-soleillés qu’une seule et même cible: des portes-monnaie sur pattes.2016-03-05-IMG_6855
Malgré la politique de Lula qui a sorti nombre de familles de l’extrême pauvreté, les inégalités subsistent. Le contraste entre la beauté du lieu et la misère humaine nous fend le coeur.

Fatigués que nous sommes par le bruit incessant de la ville (on devient exigeants à force de vivre au large), les visages malheureux et les mecs camés au crack, nous larguons les amarres pour une île voisine, Itaparica, conseillée par d’autres navigateurs. Navigation de quelques heures dans la douceur de la baie, avec en prime un radieux coucher de soleil. Une initiation à la voile plutôt sympathique pour nos invités novices ! Après avoir évité l’échouage sur un banc de sable invisible dans cette nuit sans lune (chance ou savoir-faire ?), nous accostons à la petite marina d’Itaparica, pour un gros dodo dans le calme absolu.

Elle est pas belle la vie ?