De Cape Town, nous mettons le cap sur l’île de Sainte-Hélène, distante de 1700 milles nautiques.  Au fur et à mesure de cette remontée vers le nord, le mercure ne cesse de croître: ça sent les tropiques !

Lorsque Bernard Moitessier réalisa ce même trajet, il le qualifia de « navigation de jeune fille ». Autrement dit, pas beaucoup d’action, si ce n’est les retrouvailles avec les alizés de sud-est aux environs du 20ème parallèle.
Tout de même, une rencontre spéciale vient troubler nos 14 jours d’ataraxie. En plein océan, loin de toute terre, nous apercevons aux jumelles un navire qui semble sorti des aventures de La Pérouse. Changement de cap, approche par le travers, et le Gulden Leeuw, galion de 60 tonneaux est a portée de voix !

14 jours de mer plus tard, dans les vapeurs du petit matin blême, l’effrayante silhouette de l’île apparait devant l’étrave. Les impressionnantes falaises tombent à pic et crèvent la houle battante, faisant de cette muraille imprenable un macabre chef-d’oeuvre volcanique. Une telle austérité est médusante.
Le 14 avril 1815, lorsque Napoléon et ses généraux virent pour la première fois cette île qui serait leur prison, tous furent frappés par la même vision d’horreur, si bien que Madame Bertrand, femme du Général Bertrand, eut une exclamation qui peint fort bien la hideuse grandeur de ces lieux: « Le diable a chié cette île en volant ! »

La nouvelle de la défaite de Napoléon le 18 juin 1815 à Waterloo fut renversante et l’annonce de son exil à Sainte-Hélène bouleversa la paisible existence que ce grand rocher avait toujours mené.  Bien que très utile aux navires britanniques de la Compagnie des Indes, ce comptoir restait peu connu aux yeux du monde.
L’arrivée massive de soldats bouleversa la vie tranquille des 3000 habitants. 2500 gardiens de prisons, c’est bien ce que mérite le plus célèbre prisonnier du monde ! En une semaine, la population de l’île doubla et un couvre feu fût instauré par le gouverneur. L’isolement renforçant l’hostilité à toute intrusion, on ajouta aux protections naturelles de l’île tout un système de défense fortifié. Aujourd’hui, on se promène parmi les canons rouillés, on s’aventure à l’intérieur d’un bunker désert… on arrive après la bataille.

Nous jetons l’ancre dans la baie de Jamestown, la capitale et l’unique mouillage de l’île. Les amateurs d’histoire que nous sommes sont tout-fous d’aller sur les traces de celui qui domina l’Europe durant plus de 20 ans !

Nous nous rendons à Longwoodhouse, visiter la maison qui fut la dernière demeure de l’empereur. C’est un charmant cottage disposant d’un grand jardin bien entretenu et richement garni. Chaque pièce est superbement conservée. Seuls quelques meubles manquent à l’inventaire, prêtés au musée parisien des Invalides à l’occasion du bicentenaire de l’exil napoléonien.
Bonaparte était traité et son confort n’était en rien altéré. Il disposait d’un périmètre de liberté incluant toute une vallée où il pouvait se promener à cheval, ce qu’il fit durant d’éternels instants.
La théorie de sa mort par empoisonnement à l’arsenic n’est pas vraiment prise au sérieux. Au cours de son exil il s’empâta et devint gros. Le 5 mai 1821, il succombait dans son lit d’un cancer de l’estomac. Hudson Lowe, le général britannique eut alors ces mots: « Messieurs, c’était le plus grand ennemi de l’Angleterre, c’était aussi le mien. Mais je lui pardonne tout. À la mort d’un si grand homme, on ne doit éprouver que tristesse et profond regret. »

Contrairement à son souhait d’être enterré sur les bords de la Seine, auprès du peuple français qu’il avait tant aimé, son corps fut inhumé dans sa vallée préférée, celle où il s’était rendu tant de fois à cheval. Après 20 minutes de marche à travers une forêt luxuriante, on accède enfin au lieu du tombeau. au milieu de cet écrin dégoulinant de vie tropicale, apparait la stèle qui couvrait son cercueil.
En 1840, Louis-Philippe obtint auprès du Royaume-Uni que son corps soit rapatrié à Paris, puis enterré triomphalement aux Invalides.

Après le cours d’histoire, notre guide nous emmène découvrir le reste de l’île. Les vallées du centre contrastent avec les reliefs tourmentés de la côte, ocres et rouges. En chemin nous rencontrons un cultivateur de café ravi de nous montrer ses plantations. Café du terroir, dégustation !

Après avoir traversé des paysages uniques, nous arrivons sur le site de l’aéroport en cours de finition. Oui oui, un aéroport, capable d’accueillir des gros porteurs! L’isolement qui participe au charme de cette île, jusqu’ici accessible uniquement par bateau, va en prendre un coup. L’authenticité de ce lieu est désormais en CDD. L’arrivée de Napoléon a chamboulé l’île, celle de l’aéroport pourrait en faire autant. Nous sommes chanceux, nous faisons peut être partie des derniers visiteurs à pouvoir s’imprégner du cadre de vie pratiquement inchangé depuis le XIXème siècle. La bitumisation de la planète continue son petit bonhomme de chemin, imperturbable, inexorable.

Avant de reprendre la mer, nous partageons une expérience extraordinaire: nous nageons avec des requins-baleines ! Sainte Hélène est pour eux une aire de pique-nique très prisée, riche en plancton. Après avoir repéré les bêtes, nous nageons à leur rencontre. Avec jusqu’à 8 mètres de longueur, les créatures en imposent, on imagine même leurs bouches béantes pouvoir nous engloutir tout entier. Pour ne pas les déranger pendant leur festin, nous tentons de rester sur leurs flancs, mais ces requins escortés de poissons pilotes sont loin d’être farouches et nous regardent amusés. Durant une heure, nous contemplons avec admiration ces mastodontes tachetés de bleu sur fond de gris, avant qu’ils ne rejoignent les profondeurs, ce monde qui leur est réservé.

Nous levons maintenant l’ancre avec pour objectif le Brésil!