À midi, la grande jetée que nous contournons abrite un tout petit port de plaisance. Un seul un autre voilier est amarré. Les équipiers d’Alcyon, ce ketch construit par un ami de Moitessier sur le modèle du Joshua, nous aident à nous amarrer. Venus de Méditerranée, ils naviguent aux Acores dans le cadre d’un programme d’observation de faune marine. Le reste de la flotte du port est composé d’un bateau pilote qui sort une fois par semaine accueillir le cargo de ravitaillement, et de petits bateaux de pêche.

Il fait beau et nous pouvons enfin étendre nos affaires au soleil. Cette traversée de 32 jours depuis le Brésil, dans des habits mouillés, a été plus qu’éprouvante. Nos duvets commençaient même à moisir…

La charmante île de Flores compte seulement 3500 habitants et constitue le territoire le plus occidental de l’union européenne (l’archipel des Acores est en effet une région portugaise). Le capitaine du port officialise notre retour en Europe et nous nous rendons à la banque. Après avoir successivement manipulé une vingtaine de devises étrangères, nous n’avons désormais plus besoin de convertir dans nos têtes les montants en euros. « J’avais oublié que les couleurs de nos billets étaient si vives! »

Le soir venu, nos voisins d’Alcyon nous invitent pour l’apéro. L’équipage reprend la mer le lendemain et a ainsi convié les habitants rencontrés ces derniers jours. Cet élégant voilier à la coque bleue marine et au pont et mats peints en blanc ne manque pas d’espace et accueille une quinzaine de personnes. Le rhum arrangé qui macérait depuis l’océan indien dans les cales d’Amasia ne fait pas long feu !

Ce soir là, nous faisons la connaissance d’une famille française: Camille, Marco et leurs enfants. En revenant d’un grand voyage en voilier il y a dix ans, Camille a fait escale ici. Elle est tombée amoureuse de cette île à la nature jubilante et n’en est plus repartie. Avec Marco ils ont retapé une maison en ruine, un super cadre pour élever leurs jeunes enfants. L’intérieur a été réalisé en grande partie en bois local et leur potager est magnifique de diversité. Un bel exemple de retour à une vie simple et heureuse, sans superflu. Un équilibre sain qu’ils ne sont pas les seuls à avoir choisit, de plus en plus de familles s’installent sur Flores et font comme eux le choix d’un mode de vie plus harmonieux, loin du stress des grandes villes.

Nous passons douze jours au calme, un repos mérité après le tumulte océanique. Nous nous promenons dans les vertes collines où paissent sagement les vaches, et laissons nos esprit errer au gré de pensées vagabondes. Avec la fin du voyage qui approche c’est aussi un changement radical de mode de vie qu’il va nous falloir affronter. Dans nos têtes, les questionnements sont légion.

Nous discutons avec les habitants des villages ou avec les autres marins de passage, comme ceux de l’équipage du Marama. Ce gigantesque ketch en alu de 31 mètres est prêté à l’ONG 7ème Continent pour la réalisation de missions scientifiques. Partis des Antilles, l’équipage se rend en France pour sensibiliser les jeunes à la préservation des océans. Nous partageons avec eux la même philosophie, contrairement au propriétaire américain d’un yacht à moteur en escale pour deux jours: ce Texan a vendu ses stations services pour réaliser son rêve de voyage. Son navire est l’antithèse d’Amasia: deux congélateurs, un énorme frigo américain, d’immenses fauteuils en cuir devant la télé, l’air conditionné… Un soir, il nous invite à boire des bières à l’intérieur de son palace flottant et nous débattons des sources d’énergies à bord. Cet homme qui ne jure que par le pétrole et le nucléaire nous laisse sceptique et nous annonce fièrement son soutien à Donald Trump. C’est dingue toutes ces rencontres, toujours très différentes.

Un autre soir, nous voyons approcher un petit voilier (un Pogo 8,50) avec à son bord un homme naviguant en solitaire. Ignace, jeune retraité, arrive des Antilles et comme nous, sa traversée fut mouvementée. Nous l’aidons à accoster et faisons plus ample connaissance au resto du coin, autour d’un bon poisson accompagné d’une bouteille de vin de Pico, un volcan de l’archipel connu pour ses vignes qui poussent directement sur la lave, une boisson très minérale ! Nous sommes aussi admiratifs de son voyage en solitaire qu’il l’ait de notre périple.

Les jours suivants, Ignace est de tous les repas et de toutes les balades (la voiture qu’il a louée est pratique pour aller découvrir cette île parsemée de lacs, cascades, prés verdoyants, forêts enchantées et rochers escarpés).

Les jours passent et il est temps pour nous de quitter cette terre enchanteresse direction… la France.  Mais la météo nous en défend: les dépressions défilent les unes après les autres et nous contraignent à repousser le départ. Cloitrés dans le bar du port à l’éternelle télévision retransmettant un match de foot, à côté des habitués déjà pas mal chargés malgré l’heure matinale, nous consultons inlassablement les fichiers Gribb. La bonne fenêtre pour la France tarde à venir et nous hésitons à affronter le gros temps en partant au nord-ouest pour tirer des bords au près, à la périphérie de la dépression. Notre choix est finalement plus sage: rejoindre le port de Horta sur l’île de Faial, à 140 milles à l’est-sud-est soit 24 heures de nav’. Nous attendrons la bonne fenêtre là-bas. Ignace lui, est déjà à Horta et ne se doute pas de notre arrivée imminente.

Pour tout marin digne de ce nom, Horta est un port mythique. Les loups de mer se retrouvent le soir, un verre à la main, au Peter’s Café Sport. Horta est aussi réputé pour les milliers de peintures multicolores qui recouvrent chaque centimètres de la digue, du sol ou des murs d’enceinte du port. La tradition veut que chaque bateau de passage y appose sa signature sous forme de dessin, le tout constituant une mosaïque géante.

Nous louons des vélos et grimpons jusqu’au sommet du volcan. Nous atteignons le point culminant de l’île par des chemins tortueux et boueux, entre les vaches qui nous regardent sans broncher, vélos sur l’épaule. Après cet effort, nous n’avons plus qu’à dévaler la pente à fond, sans pédaler, quel kiff ! Nous atteignons le niveau de la mer, là où une éruption volcanique sous-marine fit gagner à l’île 125 km2 en 1957. Le phare qui marquait la pointe ouest de l’île s’est retrouvé à l’intérieur des terres et est maintenant désaffecté.

Tous les navires transatant des Antilles vers l’Europe font escale ici. Il est encore tôt dans la saison  mais le port est déjà bien rempli. L’entrée est parsemée de voiliers géants arborant fièrement leurs pavillons de complaisance; ces colosses sont tous plus impressionnants les uns que les autres. A côté d’eux, un 60 pieds Imoca (Newrest-Matmut). Il doit être convoyé à New York pour prendre le départ, fin mai, d’une course en solo à destination des Sables d’Olonne, qualification du Vendée Globe oblige. C’est en fait l’ancien Gitana de Loïc Peyron. Un des préparateurs nous accueille très gentiment à bord et répond à nos questions. L’engin est une magnifique coque en carbone avec quille pivotante, dérives et ballasts. Nous sommes impressionnés par cette formule 1 des mers, ou tout est sacrifié au confort pour toujours plus de vitesse. L’espace intérieur, complètement vide, semble immense (il fait près de 6m de large pour 18m de long). Ce sont les astuces de gréement (tout en carbone et en spectra) qui nous fascinent le plus.

Plus tard, c’est un Class 40 qui accoste à notre ponton: alors qu’il était en tête de la Transat anglaise (Plymouth-New York), Armel Tripon, piégé dans une violente dépression, n’a eu d’autre choix que de se mettre en fuite et de se dérouter sur les Acores. Son bateau aussi nous fait rêver. Armel nous fait profiter de son expertise météorologique et de son logiciel de routage pour nous aider à choisir la meilleur fenêtre.

Après 5 jours passés ici, le vent et la mer se calment enfin. C’est parti pour la dernière étape, le dernier round!