Du vent particulièrement défavorable nous coince à Horta. Voici cinq jours que nous attendons une bonne fenêtre météo pour rallier notre 62ème et dernière escale: la France !

En fait nous ne sommes pas les seuls dans cette situation: la plupart des voiliers en instance de départ sont à l’affut de la moindre accalmie. Sur les pontons le jour, ou chez Peter le soir, il règne une ambiance de départ de course: tout le monde se concerte, se livre à des analyses stratégiques de fichier météo, parie sur la trajectoire de la dépression en cours, argumente sur les conséquences de la dorsale anticyclonique, débat sur les différentes tactiques de routages possibles… bref, c’est LE sujet de conversation numéro 1. Plusieurs fois, alors que la situation semblait s’améliorer, le départ est repoussé au lendemain: coriace, la dépression perdure.

Mardi 10 mai, notre ami Ignace, navigateur solitaire, croit déceler un bon créneau et décide de se lancer. Il doit rejoindre Paimpol (dans la Manche) et ainsi boucler son tour de l’Atlantique à bord de son Pogo 8,50. Nous larguons ses amarres en lui souhaitant « bon vent ».
Il se rend rapidement compte de son erreur: à peine sorti du port, il est malmené par une mer encore très forte, au près. Il se réfugie sur l’ile voisine de Sao Jorge. Sachant notre départ imminent, il appelle aussitôt Olivier (qui lui avait décidé d’attendre le lendemain pour partir en direction de Benodet sur son Pogo 12,50) pour nous prévenir de l’état de la mer. Alors que nous allions larguer les amarres, il arrive en courant vers Amasia et nous suggère de repousser une nouvelle fois le départ. « Le vent a baissé mais la mer est encore trop grosse. » Le ciel et la mer seront toujours les plus fort.

Mercredi, branle-bat de combat sur les pontons: la fenêtre est arrivée. Ce jour là, la plupart des voiliers reprennent donc la mer. Beaucoup mettent le cap sur Gibraltar, porte d’entrée de la Méditerranée, d’autres contournent l’Espagne vers le nord de la France, comme nous. Après un bon resto pour célébrer les 27 ans de François, nous prenons part à cet exil océanique collectif, direction Belle-île !

Après la tempête, le calme. C’est un départ mou dans du petit temps. Au portant sans spi (nos deux spis sont déchirés) nous n’allons pas très vite: entre 80 et 100 milles nautiques par 24 heures durant les cinq premiers jours. Puis, un vent plus fort nous fait accélérer et notre moyenne quotidienne dépasse les 5 noeuds.

Dans le brouillard épais qui enveloppe Amasia, la visibilité est très faible. Notre pilote automatique ayant rendu l’âme, nous nous relayons à la barre toutes les trois heures: pas un instant sans qu’un regard ne surveille l’horizon (si proche) à l’affut du cargo qui pourrait à tout moment surgir devant l’étrave, tel Zorro dans la nuit. Et lorsqu’il émerge de la brume électrique tel un fantôme, c’est un frisson qui parcourt tout entier le corps engourdi du barreur rêvassant.

Sortant de sa torpeur dans un sursaut d’effroi,

son palpitant s’emballe et dégourdit les doigts,

face au spectre qui déjà, dans les brouillards salés,

s’en retourne impassible à ses activités.

Nous a-t-il au moins vu ? Qu’importe, c’est à nous de manoeuvrer.

Pour cette traversée, nous craignions surtout de rencontrer des zones de pétole dues à l’anticyclone des Acores. Des marins nous racontaient avoir fait plus de la moitié au moteur ! Tous ceux qui partent pour cette navigation prévoient un gros stock de diesel, mais avec notre autonomie limitée, il y avait risque d’empétolage. Heureusement, les éléments sont avec nous et nous avons constamment un petit souffle d’air qui nous rapproche du but.

Plus l’Hexagone se rapproche, plus la girouette de nos têtes perd le nord. À l’aube du dernier jour, nos sentiments sont mitigés. La brume s’est dissipée et laisse place au soleil. Elle s’est levée comme on lève un rideau de théâtre. Et sur la scène, la France. Cette après-midi du douzième jour, lorsque nous apercevons la terre, notre émotion est indescriptible. Pour ce retour au pays, les conditions sont parfaites: le vent propulse Amasia à plus de 7 noeuds et les belles vagues qui nous font danser rendent le pilotage sportif. L’île de Groix est de plus en plus grosse. Le soleil rougeoyant va bientôt se poser sur l’horizon et inonde les falaises jaunes et roses de l’île. 22 heures, suite à un accostage pleine bourre à Port Tudy, nous posons pied à terre. Vingt mois après avoir quitté cette terre bretonne, nous foulons de nouveau un ponton français, et la boucle est bouclée. Nous crions, nous courrons, nous chantons, nous ne sommes que joie.